Steico : drame humain et pillage économique du territoire

Écrit par Jonathan BITEAU

steico 1Le 7 janvier dernier avait lieu à Casteljaloux un rassemblement de soutien aux salariés de Steico menacés par un plan de départ volontaire. Près de 200 personnes sont au rendez-vous avec de nombreux élus, toutes tendances confondues. Pourtant, derrière cette belle mobilisation, la situation m'interpelle. Comment une usine produisant un matériau d'isolation écologique peut-elle être en difficulté alors que le secteur est en pleine expansion et que le site est viable économiquement ?
Ce jour-là, je propose au délégué syndical, Franck Lablée, de le rencontrer ultérieurement, loin de l'agitation compassée des élus locaux et du regard des journalistes. Il accepte et je le retrouve, une dizaine de jours plus tard, dans un café de Casteljaloux, accompagné de mon camarade Jean-Claude Jedrasiack, délégué cantonal du Modem. Le froid polaire est saisissant alors que nous faisons face à un homme empli de chaleur humaine, à l'évidence passionné par son métier. Je l'interroge sur ses traits tirés, il me répond qu'il sort d'un service de nuit. Autour d'un café, je lui demande des explications sur la crise actuelle. Son récit est édifiant.

L'usine Isoroy de Casteljaloux, spécialisée dans l'isolant à base de fibres de bois, est rachetée en 2008 par le groupe allemand Steico. Isoroy est bénéficiaire et dotée d'un savoir-faire reconnu, le rachat laisse donc entrevoir des perspectives de développement. Malheureusement, très vite, l'inverse se produit. Tous les intérimaires (plusieurs dizaines) sont remerciés et remplacés ponctuellement par des travailleurs détachés payés avec un salaire correspondant à leur pays d'origine, la Pologne. Un premier plan aboutit en 2011 au départ volontaire de 9 salariés. Un deuxième plan intervient pour 9 nouveaux départs qui n'ont de volontaires que le nom. Et nous sommes aujourd'hui à la 3e vague de départs. Pourquoi 9 salariés à chaque fois ? La raison devient évidente quand on sait qu'à partir de 10 licenciements l'employeur a l'obligation de procéder à un plan social avec reclassement et formations à assurer.
En 9 ans, le site de Casteljaloux est donc passé de 130 à 60 salariés. Dans le même temps, tous les investissements de Steico se font dans les usines polonaises où les commandes françaises sont transférées. Il y a deux ans déjà, une ligne de production casteljalousaine a pris la direction de la Pologne. La stratégie de Steico apparaît aujourd'hui clairement : récupérer la clientèle et le savoir-faire d'Isoroy pour ensuite délocaliser la production en Europe de l'est et fermer progressivement le site lot-et-garonnais, pourtant bénéficiaire et compétitif.

Une fois le diagnostic posé et au-delà du soutien moral que l'on peut adresser aux salariés de Steico, comment empêcher ce véritable pillage économique ? Cette affaire met en lumière deux niveaux d'intervention. D'abord sur le plan européen, dans l'attente d'une harmonisation indispensable, la directive travailleurs détachés, qui instaure une compétition sociale insupportable entre les travailleurs, doit être abrogée. C'est exactement ce genre de mesures qui nourrit le sentiment anti-européen et qui nous prépare à d'autres Brexit si l'Union européenne n'évolue pas.
Ensuite, au niveau national, la succession de plans de départs volontaires pour éviter les garanties des plans sociaux, doit être une pratique prohibée. Je ferai une proposition de loi en ce sens lors de la législature à venir si je suis élu.
Enfin, les solutions alternatives aux délocalisations, comme la constitution de sociétés coopératives et participatives (SCOP) permettant aux salariés de reprendre le contrôle d'une entreprise, doivent être favorisées. Il s'agit d'ailleurs d'une issue qui pourrait permettre au site Steico de Casteljaloux et à ses salariés de poursuivre leur activité sur notre territoire. Si cette possibilité survient, j'invite les collectivités locales à la soutenir pleinement.

Cette affaire n'est sans doute pas un cas isolé en France et c'est d'autant plus préoccupant pour toutes ces entreprises qui disparaissent et ces salariés qui perdent leur travail. Il est encore temps de revenir sur ces procédés qui participent à la destruction de notre tissu économique, en Lot-et-Garonne et partout dans notre pays.